Mais en Inde, où est Charlie ?

charlie

A Bombay, il n’y a pas vraiment eu de rassemblement pour les victimes des attaques contre Charlie Hebdo et de la porte de Vincennes. Est-ce dû à un trop grand éloignement géographique, une distance culturelle ou une « banalisation » du terrorisme dans un pays ou la question – et la menace – sont constamment présentes ?

 

Avec ce qu’il s’est passé la semaine dernière en France, chacun y va de son petit mot, article ou témoignage. Cela peut paraître un peu compliqué de parler d’autre chose. Le tragique laissant rarement place à la banalité. J’avais prévu de publier des articles sur le foot, le sexe, la drogue, la culture des concombres-bites et autres sujets marrants, mais j’ai laissé ça pour plus tard. Je ne sais pas si je veux écrire sur cette histoire pour me soulager la conscience, parce que j’ai envie de rebondir sur l’actualité ou parce que je pense que mon témoignage est plus intéressant et que tous ceux qui ont été précédemment écrits sur le sujet. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a quand même besoin d’expulser toutes les réactions, les colères et les frustrations emmagasinées ces derniers jours.

 

J’ai été agréablement étonné de voir que, dans beaucoup d’endroits dans le monde, les gens se réunissaient par centaines ou par milliers pour montrer qu’ils se dressaient contre le terrorisme ou qu’ils soutenaient la liberté d’expression ou encore qu’ils s’appelaient vraiment Charlie et qu’ils en avaient marre de cette usurpation d’identité éhontée.

A Bombay, un événement de ce type a été organisé. L’initiative était bonne évidemment, pleine de jolis sentiments mais elle n’a pas attiré beaucoup de personnes (une quarantaine tout au plus, avec une grosse moitié de Français), et n’a pas vraiment entraîné de discussion sérieuse. Elle s’est finalement transformée en événement semi-mondain avec petites bougies, lanternes chinoises et panneaux « Je suis Charlie » de circonstance.

 

Je me suis donc demandé : pourquoi cet événement a-t-il suscité tant d’émotion dans le monde occidental, mais sans grande émotion dans un pays comme l’Inde.

Plusieurs réponses me sont venues :

  1. Parce que c’est déjà étonnant d’avoir des rassemblements de grande ampleur dans d’autres pays que la France, donc faut pas trop pousser.

  2. Nous sommes en Inde, un pays qui se vante d’être plus riche et complexe que le monde entier, donc quel intérêt de s’émouvoir de ce qu’il se passe dans le reste du monde, on a suffisamment de problèmes comme ça.

  3. Nous sommes en Inde, un pays qui a connu, qui connaît et qui continuera à connaître son lot de violence quotidienne, donc un événement comme celui-là n’est pas si incroyable.

  4. Ici, le principe de liberté d’expression n’a pas ce côté sacré-intouchable-quasimystique comme dans d’autres pays, et surtout comme en France

  5. La communauté juive est infime ici

  6. L’esprit de vieux cochon-franchouillard-soixante-huitard-libertaire de Charlie Hebdo est assez dur à faire comprendre ici

  7. Parce que la liberté de se rassembler, bien qu’autorisée, est jugée très louche et si 4 personnes se rassemblent, c’est qu’elles préparent forcément un mauvais coup. Il faut donc les taper jusqu’à ce que mort s’ensuive. J’exagère un peu. Quoique.

     

Toutes ces raisons mériteraient peut-être quelques précisions,mais ce post risquerait de devenir subitement long et chiant.

 

Charlie

 

Mais l’Inde n’est pas étrangère au terrorisme, bien au contraire.

Pour ceux qui ne s’en souviennent plus, Bombay a été l’objet d’attaques terroristes en novembre 2008 de la part de commandos qui ont attaqué en l’espace de quatre jours 12 sites dans lesquels ils ont tué 164 personnes et blessé plus de 600.

C’était une opération de grande ampleur, incroyablement efficace dans son exécution et effroyable dans sa conclusion.

 

Les conflits divers entre l’Inde et ses voisins (surtout le Pakistan) ainsi que les déclarations récentes d’Al-Qaïda qui ont ciblé (verbalement) le pays font que le risque terroriste est constamment présent. Mais ce qui est effrayant, c’est qu’en Inde, tout est plus grand, plus fort et plus violent qu’ailleurs.

Entre 2003 et 2008, il y a eu 7 attaques terroristes à Bombay, tuant plus de 330 personnes.

La ville a plutôt été épargnée depuis six ans, mais on ne peut rien prévoir de ce qu’il se passera demain.

 

Bombay est une ville où la dialectique liée au terrorisme est omniprésente. En gros, toutes les mesures de sécurité spécifiques reposent sur l’antiterrorisme : accès restreint à l’aéroport, bars de nuit qui ferment à 1 h 30 et pas plus tard, barrages de police, blocages de sites Internet, ratonnade de musulmans dans les bidonvilles… Évidemment, ce n’est qu’un prétexte, mais ici l’excuse du terrorisme représente le prétexte parfait pour restreindre les libertés n’importe où et n’importe quand.

 

Espérons que Paris, avec les probables prochaines lois antiterroristes qui vont débouler en force, ne fasse pas la même erreur que Mumbai en se servant de ce drame pour créer un état d’urgence législatif et faire passer en douce des lois sécuritaires qui n’ont pas grand-chose à voir avec la choucroute.

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